Philoctéte

von Jean-Pierre Morel (2002)

Des trois personnage de Philoctète, Ulysse est celui qui a été le plus commenté par Heiner Müller. Et qui a été commenté avec le plus de diversité, voire de contradictions : Ulysse est le politicien pragmatique (face à l'innocent et à la victime); il est aussi le transgresseur de frontières; il est enfin le personnage tragique par excellence, et Müller y insiste beaucoup à la fin de sa vie. On peut en trouver une explication dans le fait qu'il considérait aussi Philoctète comme « le négatif d'une pièce communiste » : une pièce communiste, peut-on comprendre, devrait faire apparaître l'homme nouveau ; son « négatif » qui, comme celui d'une photographie, n'est pas destiné à être montré, s'occuperait de la phase préalable : la destruction, ou la mise à l'épreuve, de l'homme ancien. Dans ce cas, Ulysse serait tragique parce qu'il est à la fois celui qui conduit ce processus et celui qui en est la victime ; il est l'homme qui, dans cette « épreuve de résistance » (Zerreißprobe) du matériau humain, ne fait pas ce qu'il veut et subit le contrecoup des événements alors qu'il donne l'impression d'avoir l'initiative. Du début à la fin de la pièce, il connaît échec sur échec et c'est à la dernière minute qu'il tire enfin parti de la situation : pour la fonction qu'il doit remplir, Philoctète est aussi utile mort que vivant.
Le plus intéressant, selon moi, c'est que Müller ait changé plusieurs fois d'avis sur son personnage. Cela prouve qu'il ne l'a pas fabriqué selon une idée politique préconçue, il ne l'a pas chargé d'une thèse. Il expose Ulysse à la politique et regarde ce qui en sort. Autrement dit, Müller ne fait pas un théâtre politique au sens que ce terme a au moins depuis les années vingt, depuis Piscator. Il s'agit d'autre chose : il s'agit d'instaurer, dans ses pièces ou ses poèmes, un rapport entre esthétique et politique qui ne soit ni un rapport de subordination – la littérature obéit à la politique, comme jusque dans les années soixante – ni un rapport de dénégation – la littérature ne veut plus rien savoir de la politique, tendance accrue depuis les années soixante-dix - . Le rapport que vise Müller est de coordination, de conjonction. Pas de soumission ni de rejet.

Toutefois, si l'on considère Ulysse seulement de cette manière, on court le danger d'en rester à une perspective trop restreinte aujourd'hui : celle qui inscrit le personnage tragique dans la tradition d'une littérature mimétique, tournée d'abord vers la représentation des actions humaines. On dira alors qu'en cherchant comme toujours à ramener les personnages et leur situation à leur structure – ou à leur squelette -, qui est de l'ordre du conflit, Müller a rendu plus brutales et plus désespérées l'action et l'issue de la pièce de Sophocle. Cela suffit-il à faire d'Ulysse un personnage « tragique « pour nous, aujourd'hui, ou un personnage important justement parce qu'il est tragique ? Je ne le crois pas. Aussi vaut-il la peine de regarder le succès final du personnage, qui est aussi son échec, peut-être son « échec dans le succès » pour emprunter une notion freudienne. Ulysse ramène finalement Philoctète à Troie, mais il le ramène mort, alors qu'il le voulait vivant, et il doit inventer de quoi faire de ce cadavre un instrument de propagande au service de l'armée des Grecs. Cet échec déguisé en succès nous ouvre une perspective différente, qui n'exclut pas la tradition représentative, mais entretient avec elle une tension qui passe à travers tout le texte.
L'échec d'Ulysse est double. Il est celui du chef de guerre et du diplomate rusé : jusqu'à la fin il ne peut arracher à Philoctète ni son consentement pour revenir à Troie ni même simplement son arc, fût-ce en offrant sa propre mort en échange ; et mis par la faute de Néoptolème dans une situation désespérée, il ne pourrait pas s'en tirer par ses propres moyens si le jeune homme, se ravisant, ne frappait Philoctète dans le dos. C'est aussi et surtout l'échec de l'homme qui déchiffre les signes du monde sensible (voir la scène de la grotte au début) et, à partir d'eux, édifie ses plans et tend ses filets. C'est l'interprète et l'analyste – et le planificateur – qui achoppe sur ce qu'il a installé et monté et qui est frappé d'aveuglement au milieu de sa propre ruse. Un seul exemple : pour Ulysse, le pied pourri de Philoctète, la puanteur de Philoctète (le texte de Heiner Müller est l'une des plus grandes pièces sur la maladie, la souffrance, l'agonie prolongée) sont des symptômes ou des maux qu'Asclépios pourra guérir pour permettre à Philoctète de retourner à la guerre et aux Grecs de prendre Troie. Ce qu'Ulysse ne déchiffre pas, c'est qu'en dix ans Philoctète est devenu monstrueux, mais aussi amoureux de sa propre monstruosité et que sa souffrance est devenue sa jouissance, une jouissance qu'il ne veut pas abandonner et qu'il dissimule sous sa haine individuelle d'Ulysse et sa haine collective des Grecs.
Le monde sensible apparaît donc double : il porte en lui la possibilité d'être déchiffré, mais aussi la possibilité de se dérober à ce déchiffrement ou d'entraver celui-ci ; il porte la possibilité de l'action, mais aussi de la passivité : sans son arc, Philoctète n'a qu'à refuser de bouger, il prive Ulysse et les Grecs de tout résultat. Comme tout héros littéraire moderne, Ulysse affronte un partage du sensible qui appelle à déchiffrer celui-ci en même temps qu'il oppose son opacité à ce déchiffrement.

Cette contradiction peut se formuler d'une autre manière : Ulysse, chez Müller comme chez Sophocle, croit d'abord au pouvoir de la parole. Même en se cachant derrière Néoptolème, il doit vaincre Philoctète par son discours persuasif ou séducteur, son ars oratoria. C'est aussi une parole autorisée, qui représente le camp grec, une parole collective et individuelle à la fois, et qui connaît son destinataire, l'homme de Lemnos. Mais, à Lemnos justement, cette parole trouve un espace nouveau où elle devient orpheline et vagabonde, et ne sait plus à qui s'adresser. Car, sur cette île et à travers Philoctète, l'humain, l'inhumain et le non-humain (le minéral et l'animal : poissons et vautours) se mélangent inextricablement. Chaque tirade de Philoctète est articulée chez Müller, non pour argumenter avec Ulysse, mais pour dire sans cesse l'humiliation de l'abandon, la déchirure de la vie et du sexe (« l'autre blessure »), l'exposition à la mort imminente, sous la surveillance d'oiseaux de proie qui sont des geôliers cannibales, au milieu de l'indifférence aveugle des rochers.
Aucune communauté ne peut prendre pied sur une telle île ; elle est remplacée par l'échange entre agir et subir, vivre et mourir, qui tantôt détache Philoctète du monde et tantôt l'y rattache. Ce vivant est déjà mort, mais encore assez vivant, pourtant, pour plonger dans la mort d'autres êtres vivants avant lui. Il se nourrit de vautours, qui bientôt se nourriront de lui, mais il pense avoir le temps de leur jeter auparavant les deux autres Grecs en pâture. Aussi Ulysse ne retrouve-t-il le pouvoir de la parole qu'au dénouement, quand Philoctète n'est plus qu'un cadavre muet. Quand l'écriture poétique peut de nouveau faire place au discours.
On peut donc comparer les deux Philoctète , celui de Sophocle et celui de Müller, dans la seule perspective de l'esthétique représentative, de la construction de l'intrigue et de l'affrontement des personnages luttant pour leur reconnaissance. Mais on ne doit pas oublier qu'à ce plan s'en superpose un autre, celui du régime esthétique de l'art, qui nous est aujourd'hui le plus familier et qui a mis l'écriture poétique expressive à la place de la fiction fondée sur l'efficacité de la parole. Ce régime est contradictoire : orienté vers le déchiffrement du sensible et bloqué par l'opacité de celui-ci ; orienté vers la recherche d'une communauté qui rendrait le monde habitable, mais appuyé sur une écriture sans garant, qui ne peut plus incarner un être ou un sujet collectif. Transposant la fable venue de Sophocle, et renvoyant en même temps les échos d'autres œuvres : Hölderlin, traducteur de Sophocle, et T. S. Eliot dont Müller citera plus tard dans son œuvre – toujours à propos, il est vrai, d'îles et de massacres – deux vers qui semblent commenter ironiquement Philoctète : THAT CORPSE YOU PLANTED LAST YEAR INTO YOUR GARDEN HAS IT BEGAN TO SPROUT WILL IT BLOSSOM TODAY. (Le jardin est Lemnos, le cadavre Philoctète, le jardinier Ulysse, qui jadis s'était déguisé en laboureur et en benêt pour fuir la guerre, et qui maintenant, pour, finir celle-ci, doit faire fleurir le cadavre qu'il a planté dans l'île dix ans plus tôt. Toutefois, résumée dans ces deux vers, la pièce perd une partie du tranchant que lui donne la contradiction qui traverse Ulysse.

Vortrag beim XI Meeting of Ancient Greek Drama im European Cultural Centre of Delphi, Juli 2002

© Ute Schendel

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